Pour une clarification épistémologique du concept
Christian Keriel (Ostéopathe-Formateur) le 1° Mars 2026
Introduction : une crise du concept plus qu’une crise de réalité
La dysfonction ostéopathique occupe une place centrale dans la tradition clinique ostéopathique. Elle structure l’examen, oriente le raisonnement, guide le geste thérapeutique et participe à l’identité professionnelle. Pourtant, depuis plusieurs décennies, elle fait l’objet de critiques récurrentes : faible fiabilité inter-examinateur, validité incertaine, absence d’objectivation instrumentale, difficulté d’intégration dans les modèles contemporains fondés sur les preuves et le paradigme biopsychosocial.
Ces critiques ont conduit certains auteurs à interroger l’utilité clinique du concept, voire à envisager son dépassement. D’autres, à l’inverse, défendent son existence comme réalité subtile détectable par la palpation experte.
Le débat semble structuré par une alternative binaire :
- Soit la dysfonction existe comme entité tissulaire objectivable,
- Soit elle constitue un artefact conceptuel à abandonner.
Cet article propose une troisième voie. Il avance que la crise contemporaine de la dysfonction ostéopathique ne relève pas principalement de son inexistence, mais d’une confusion persistante entre son statut ontologique (ce qu’elle serait “dans le réel”) et sa fonction opératoire (ce qu’elle permet de faire en clinique).
L’objectif est donc d’en proposer une clarification épistémologique.
1. La définition classique et ses limites
La définition académique couramment admise décrit la dysfonction comme une altération de mobilité, de texture, de viscoélasticité ou de sensibilité au sein du système somatique. Cette définition relie la perception palpatoire à une altération supposée causante.
Cette formulation implique tacitement une posture réaliste : la dysfonction serait une entité située dans les tissus, détectable par un praticien entraîné.
Or, plusieurs difficultés apparaissent :
- Les études de fiabilité inter-examinateur montrent des résultats variables.
- Le lien direct entre dysfonction identifiée et état de santé global n’est pas clairement établi.
- Le modèle semble centré sur le tissu, laissant peu de place à la complexité psychosociale.
Ces critiques sont pertinentes si — et seulement si — la dysfonction est posée comme entité ontologique indépendante. Elles deviennent moins pertinentes si le concept relève d’un autre statut.
2. Du réalisme naïf au constructivisme clinique
Le débat autour de la dysfonction s’inscrit dans une tension classique en épistémologie médicale : réalisme ou constructivisme.
2.1 Le réalisme naïf
Selon une lecture réaliste, la dysfonction existe objectivement dans les tissus. Le praticien la détecte. Le traitement la corrige.
Cette posture rend le concept vulnérable :
- À l’exigence de falsifiabilité (Popper),
- Aux standards méthodologiques contemporains,
- À la comparaison inter-observateurs.
2.2 Le rejet radical
À l’opposé, certains concluent que l’absence d’objectivation invalide le concept.
Cette position néglige cependant une dimension essentielle de la clinique : son caractère interprétatif.
2.3 Vers un constructivisme opératoire
Une troisième voie consiste à considérer la dysfonction comme une construction clinique opératoire.
Elle n’est pas une “chose” immédiatement observable.
Elle est une configuration signifiante produite par un acte diagnostique structuré par un modèle.
Autrement dit :
La dysfonction n’apparaît pas dans les tissus ;
elle apparaît dans l’organisation des signes.
Cette perspective ne nie pas la matérialité corporelle.
Elle situe simplement la dysfonction à l’interface entre perception, interprétation et finalité thérapeutique.
3. La clinique comme acte interprétatif
Georges Canguilhem a montré que le pathologique ne peut être réduit à une simple altération mesurable. Il correspond à une modification du rapport au milieu.
La clinique ne consiste pas à enregistrer des données brutes, mais à leur donner sens.
Dans cette perspective, le mouvement diagnostique en ostéopathie peut être décrit ainsi :
- Perception de signes (mobilité, texture, sensibilité).
- Organisation de ces signes dans une cohérence intelligible.
- Orientation vers une action thérapeutique.
La dysfonction correspond à l’étape 2 :
elle est l’hypothèse structurante qui relie les signes à une stratégie d’intervention.
Elle est donc moins une découverte qu’une mise en forme sans nier aucun de ces deux aspects.
4. Lecture à travers les quatre causes d’Aristote
Pour clarifier ce statut, il est possible de mobiliser la grille aristotélicienne des quatre causes.
4.1 Cause matérielle
La matière de la dysfonction est le patient situé : son corps, son histoire, son environnement, son contexte.
Elle ne se réduit jamais à un segment anatomique isolé.
4.2 Cause formelle
La dysfonction prend forme dans un paradigme.
Sans modèle, il n’y a pas d’organisation des signes.
Thomas Kuhn a montré qu’un paradigme rend certaines choses visibles et invisibles.
La dysfonction est paradigmatique : elle existe dans un cadre interprétatif donné.
4.3 Cause efficiente
Le praticien est cause efficiente du concept :
il relie, organise, interprète.
Dans le soin, il devient cause efficiente du traitement — mais seulement en première intention.
Car, en dernier ressort, c’est le patient qui s’autorégule, s’adapte et transforme.
Le soin est co-produit.
4.4 Cause finale
La dysfonction est pensée en vue du traitement.
Elle est téléologique.
Elle n’est pas descriptive au sens strict ; elle est orientée vers une finalité thérapeutique.
5. Conséquences pour la pratique clinique
Si la dysfonction est un outil opératoire :
- Examiner devient explorer une cohérence.
- Traiter devient proposer une intervention cohérente avec une hypothèse assumée.
- Le praticien devient responsable de la qualité de son modèle.
- L’incertitude devient constitutive du raisonnement.
La posture change :
On ne “corrige” plus une vérité absolue.
On intervient à partir d’une hypothèse clinique contextualisée.
6. Compatibilité avec le modèle biopsychosocial
Le modèle biopsychosocial propose que les symptômes résultent d’interactions dynamiques entre dimensions biologiques, psychologiques et sociales.
Penser la dysfonction comme outil paradigmatique la rend compatible avec ce modèle :
- Elle peut intégrer des facteurs contextuels.
- Elle ne se réduit pas à un tissu.
- Elle s’inscrit dans une causalité multifactorielle.
La difficulté historique ne résidait peut-être pas dans la dysfonction elle-même, mais dans son interprétation réductrice.
7. Éthique et maturité professionnelle
La maturité d’une profession ne repose pas sur la défense dogmatique de ses concepts, mais sur la conscience de leur statut.
Penser la dysfonction comme outil dynamique :
- Renforce la rigueur clinique,
- Favorise le dialogue interdisciplinaire,
- Évite les dérives sémantiques anxiogènes,
- Responsabilise le geste thérapeutique.
La question n’est plus : La dysfonction existe-t-elle ?
Mais : Comment la pensons-nous et dans quel cadre l’utilisons-nous ?
Conclusion
La crise contemporaine de la dysfonction ostéopathique révèle moins son inexistence que la confusion persistante entre entité ontologique et outil opératoire.
La clarifier épistémologiquement ne l’affaiblit pas ;
cela la situe.
Cette lucidité pourrait constituer une étape nécessaire dans l’évolution paradigmatique de l’ostéopathie contemporaine.







