Par Christian Kériel – Ostéopathe
Voici un pan de l’histoire de l’ostéopathie en France, telle que je l’ai vécue de l’intérieur, des tribunaux des années 90 jusqu’aux écoles et cliniques d’aujourd’hui. Ce récit n’a rien d’un manuel : c’est le témoignage d’un praticien qui a traversé, avec ses confrères, la naissance douloureuse d’une profession.

L’ostéopathie en France : un accouchement dans la douleur
Un témoignage sur près de quarante ans de pratique et d’enseignement
Le procès : l’ostéopathie face à la justice

Peu après mon diplôme, dans les années 90, nous étions venus soutenir un collègue — issu de la première génération d’ostéopathes formés à Maidstone — jugé pour exercice illégal de la médecine. À ses côtés, trois jeunes diplômés de la toute nouvelle génération, et deux anciens.
Son avocat, expérimenté dans ce type de dossier, fit une intervention brillante. Il s’appuya sur de nombreux témoignages : patients, médecins, spécialistes… tous saluaient les résultats obtenus par notre confrère. Un avocat local, attaché au tribunal, alla même jusqu’à témoigner publiquement pour raconter combien Monsieur M. l’avait soulagé, aidé, et même guéri.
Puis l’avocat général prit la parole. Après un long exposé sur la loi, la situation et le préjudice, il se tourna vers Monsieur M. et lança :
« Mais pourquoi n’êtes-vous donc pas resté kinésithérapeute !!! »
Il répéta cette phrase à trois reprises, de plus en plus fort, avant de se taire.
À l’époque, choisir l’ostéopathie impliquait de renoncer à sa précédente activité, de perdre certains droits à la retraite, et de voir nos actes soumis à la TVA. Un véritable acte de foi. En sortant de l’audience, galvanisés par la plaidoirie de l’avocat et les nombreux témoignages de soutien, nous étions confiants quant à l’issue de la procédure.
Condamné.
Malgré tous les témoignages, malgré notre espoir, notre confrère fut condamné. Mais il ne renonça pas. Avec courage, il continua d’exercer, fidèle à sa vocation, fidèle à ses patients.
Nous, les cinq compagnons de ce jour-là, continuâmes à nous retrouver autour de repas très confraternels. De cette fraternité est née l’association des ostéopathes de notre département. Elle vécut pendant plus de vingt ans, bien après la reconnaissance officielle de l’ostéopathie en 2005. Durant toutes ces années, nombreux furent ceux parmi nous qui prirent le relai et qui offrirent, au sein de cette association, des soins aux personnes en situation de précarité.
Ce n’est pas la reconnaissance qui nous a faits ostéopathes, mais notre engagement. Et ce combat continue d’éclairer notre pratique — à tous ceux qui nous ont précédés et qui, par leur engagement, ont contribué à ce que nous sommes aujourd’hui. Et la liste est longue.

La profession d’ostéopathe s’organise en France
Après les premières condamnations, les procès se multiplièrent. L’un de nos pionniers, collègue très connu à l’époque, en était à son septième passage devant le tribunal ; il me confia un jour qu’il en était épuisé. Un autre, ostéopathe et enseignant reconnu, fut condamné à six mois de prison avec sursis pour exercice illégal de la médecine. Une collègue brillante, très appréciée de tous, fut victime d’un accident tragique juste avant son procès — un choc profond pour notre communauté.
Mais la profession s’organisait. Nos associations socio-professionnelles, épaulées d’avocats toujours plus aguerris, devenaient des adversaires redoutables. Et, enfin, les premières relaxes commencèrent à tomber. Un soulagement immense.
Tous œuvraient à unir la profession. C’est à cette époque qu’émergea la collégiale académique : elle visait à harmoniser les programmes, instaurer des examens nationaux uniques — non sans tensions. Collèges et examinateurs s’opposaient parfois frontalement, certains en payèrent le prix.
Sur le terrain, la dynamique ne faiblissait pas. Les associations professionnelles restaient très actives, en lien avec nos partenaires européens. L’Académie d’Ostéopathie prenait forme. Et partout en France, des initiatives locales et régionales se multipliaient, au grand dam de nos détracteurs, animés d’une rage tenace.
Mais c’est dans nos cabinets, en toute discrétion, que se jouait l’essentiel. Nos patients, de plus en plus nombreux, bien qu’aucun acte ne fût remboursé, nous soutenaient inconditionnellement. Leur confiance était notre moteur. Ce fut la force de l’opinion qui, peu à peu, commença à peser dans les débats. Et cette force-là, rien ne pouvait l’arrêter.
Une transmission fragile : l’enseignement de l’ostéopathie en France
Au début, l’enseignement était transmis comme un savoir vivant, fait de rencontres et de partages : par des pionniers enracinés dans la tradition ostéopathique venue d’Angleterre, par des thérapeutes manuels issus de divers horizons qui s’y associaient, et puis par de jeunes diplômés devenus assistants, en contact direct avec les plus anciens. Mais ce système, fondé sur la transmission vivante, reposait sur un équilibre fragile — un équilibre qui n’allait pas tenir longtemps.
J’ai moi-même été assistant après mes études, et ce fut un tournant dans ma carrière. Une rencontre fortuite a changé le cours des choses, alors que je faisais une conférence sur la charnière lombo-sacrée. Une opportunité inattendue m’a permis de faire un choix décisif, et j’ai intégré une école où beaucoup d’anciens intervenaient, où un certain compagnonnage était favorisé par une réelle proximité entre les étudiants, les enseignants et la direction.
Vingt-cinq ans plus tard, j’enseigne dans cette même école, témoin de cette évolution. Mais le changement, lié à la reconnaissance et à la croissance des ostéopathes en France, a été considérable.
Lignes de fracture
Les extrêmes sont souvent unis par le milieu, dit-on. Mais dans les années 2000, la corde tendue de l’ostéopathie en France commençait sérieusement à se distendre.
Les débats s’enflammaient autour des nouveaux courants : ostéopathie dite « tissulaire », approches biodynamiques, etc. Les étiquettes fusaient : « durs », « mous », « gazeux », « mystico-gélatineux », « shampouineurs »… D’un côté, les fervents de biomécanique, d’anatomie, de preuves. De l’autre, ceux qui exploraient les champs plus subtils du soin. Les premiers dénonçaient l’ésotérisme et les dérives quasi-sectaires ; les seconds accusaient les « scientistes » de vider l’ostéopathie de sa substance. Et au milieu ? Certains pensaient que seule la mécanique quantique pourrait réconcilier tout le monde.
Un autre point de tension : les ostéopathes exclusifs face aux professionnels de santé ostéopathes. Dans les écoles, les associations, les cabinets, la fracture était omniprésente. Beaucoup ne franchiraient jamais le Rubicon, par choix, par prudence ou par nécessité. Il y avait ceux qui y croyaient et ceux qui n’y croyaient pas ; ceux qui pouvaient et ceux qui ne pouvaient pas ; ceux qui voulaient et ceux qui ne voulaient pas.
Certaines écoles firent des choix tranchés : exclusifs seulement, professionnels de santé uniquement, ou les deux. On vit arriver, après les kinés, des médecins généralistes, puis des spécialistes, des sages-femmes, et plus tard encore des infirmiers et infirmières dans les collèges de formation. Je me souviens d’un neurochirurgien inscrit en première année : le matin, cours sur « le montage du crâne », il ressort perplexe ; l’après-midi, anatomie, biomécanique, diagnostic, traitement de l’arrière-pied, version turbo. Le soir, il s’était enfui. On ne l’a jamais revu.
L’âme de l’ostéopathie
Au fil des années, les centres de formation sont devenus de véritables institutions. Après 2005, face à une demande croissante, il a fallu s’adapter : plus d’étudiants, plus de locaux, plus d’enseignants, et la mise en place de cliniques internes.
Mais derrière cette expansion se jouait une transformation silencieuse. Des assistants devenaient enseignants en un temps record, pour répondre aux exigences de rentabilité. Les anciens, de moins en moins sollicités, parfois sous-rémunérés, se retiraient peu à peu, préférant enseigner à l’étranger ou dans des formations post-graduées. Les jeunes bacheliers, eux, entraient dans les écoles sans bénéficier de l’expérience concrète de praticiens aguerris. Leur formation devenait plus scolaire, leur regard moins critique. L’originalité de l’ostéopathie, sa singularité dans le paysage de la santé, leur échappait souvent. Leur force, l’absence de formatage préalable, devenait aussi leur faiblesse.
Les établissements devaient se plier à des normes de plus en plus éloignées de l’esprit des débuts. Le savoir scientifique prenait le pas sur l’intuition, l’expérience, le compagnonnage. Ces tensions ont profondément marqué le corps enseignant, influençant durablement la trajectoire de notre profession.
La question restait entière : l’ostéopathie était-elle en train de perdre son âme ? Et pendant que certains s’en inquiétaient, d’autres, à peine masqués, voyaient là une belle opportunité d’investissement.
Le nombre, qui avait été une force, devenait un problème. Et l’ostéopathie française, hier en pleine croissance, entrait dans une forme de récession que l’on pourrait espérer salutaire — une transition vers une ostéopathie plus sobre, plus juste, mieux régulée, plus en phase avec les besoins réels de santé, et qui demeure enracinée et attachée à sa tradition, avec, nous l’assumons, son aspect empirique et intuitif.
Le terrain, premier maître des ostéopathes en France
Au début des années 80, il n’existait pas encore de cliniques ostéopathiques intégrées aux structures d’enseignement. La majorité des étudiants étaient alors des professionnels de santé, déjà familiarisés avec l’hôpital, les institutions spécialisées, et la réalité de patients parfois lourdement atteints.
Dans le collège où je suivais ma formation, il arrivait que nous assistions à des traitements réalisés par nos enseignants sur des volontaires, étudiants ou personnes extérieures, acceptant la présence de la classe. Ces moments étaient rares, mais profondément marquants. Au quotidien, nous étions nos propres cobayes. C’est en pratiquant les uns sur les autres que nous apprenions, avant de tenter prudemment d’appliquer ces gestes en consultation, souvent sans supervision.
Quelques années plus tard, alors que je débutais comme enseignant, une opportunité s’est présentée : un club professionnel de rugby, en Top 16 à l’époque, recherchait un ostéopathe référent. Avec l’accord enthousiaste de la direction du collège, nous avons mis en place des cliniques mensuelles avec les étudiants de 5ᵉ et 6ᵉ années. Pendant une saison entière, ils ont pu vivre au rythme d’une équipe de haut niveau. Cette expérience s’est poursuivie six saisons durant, puis s’est élargie à d’autres clubs pendant encore huit ans, où les élèves purent bénéficier de contacts étroits avec les staffs, assister à des séquences d’entraînement, de préparation physique ou de soins exercés par d’autres compétences complémentaires — autant d’occasions d’échanges d’une grande richesse.

Ces cliniques ont incarné un véritable tournant dans la pédagogie ostéopathique. Elles ont apporté une dimension de terrain, d’engagement, et une profonde conscience du rôle du soignant. D’autres missions ont vu le jour ensuite : bilans et soins dans des institutions, auprès de jeunes en sections sport-études ou dans les pôles espoirs rugby. Mais l’une des expériences les plus fortes fut celle menée dans un centre d’accueil pour personnes en lutte contre l’addiction. Ces patients, cabossés par la vie, avaient un besoin vital de soin, d’attention, de présence. Ce fut une mission humaine et pédagogique inoubliable, partagée entre étudiants et enseignants.
Des cliniques externes aux cliniques internes
Dans les années 2000, encadrer les premières cliniques internes fut une aventure humaine et pédagogique. Voir les étudiants progresser au contact des patients, structurer leur raisonnement, affiner leur toucher — tout cela m’a conforté dans une conviction : c’est la qualité du diagnostic qui oriente toute la suite du soin.
Après les premières expériences de cliniques externes, les collèges ont mis en place les premières cliniques internes, bien avant qu’elles ne deviennent obligatoires. Le défi ? Permettre aux étudiants, notamment sans formation initiale, de pratiquer progressivement, sous la supervision de tuteurs expérimentés. Dans le collège où j’enseignais, nous avons transformé des salles de cours pour accueillir des patients volontaires recrutés via nos réseaux. Cela permettait à six ou sept personnes d’être prises en charge par demi-journée, sous l’œil attentif des enseignants — l’occasion d’échanges riches sur le raisonnement clinique, les hypothèses diagnostiques et les choix thérapeutiques. Une relecture collective permettait de poser un projet de soin cohérent, parfois prolongé sur plusieurs séances.
Ces cliniques internes ont peu à peu évolué en véritables centres de consultation intégrés aux écoles. Les difficultés logistiques et humaines étaient nombreuses — communication, financement, encadrement — mais peu à peu, les étudiants en début de cursus observaient, et les plus avancés prenaient part aux soins, toujours encadrés. L’intégration en stage dans les hôpitaux ou structures spécialisées restait difficile, et l’est encore aujourd’hui, en raison de résistances institutionnelles et médicales. Pourtant, grâce au dynamisme des écoles et à l’implication des étudiants, les cliniques ont progressé.
Transmettre : une page de plus à l’histoire de l’ostéopathie en France
C’est cette réflexion, cette conviction que la qualité du diagnostic oriente tout le soin, qui m’a conduit à fonder osteovideoformation.com. Pour transmettre ce que j’ai eu la chance de recevoir, pour enseigner et laisser une trace — une trace parmi d’autres, au service des générations futures, pour qu’elles puissent tracer leur propre voie.
Ce n’est pas la reconnaissance qui nous a faits ostéopathes, mais notre engagement. Et ce combat continue d’éclairer notre pratique.

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